03 novembre 2009
Liturgie d'automne
Dans "Présent" de ce jour, Jean Madiran, un roc pour notre temps d'effondrement:
Novembre. La pluie sur les feuilles mortes. Les derniers dimanches après la Pentecôte. Et la répétition de cet introït : Dicit Dominus. Le Seigneur parle : Ego cogito cogitationes pacis et non afflictionis. J’ai, dit-Il, des pensées de paix et non d’affliction. La mélodie grégorienne est apaisante en effet. Cette mélodie-là. Invocabitis me, et ego exaudiam vos :
invoquez-moi et je vous exaucerai. Chaque année ces paroles et leur
mélodie réveillent en moi le souvenir de novembre 1944, la grâce
d’avoir connu André Charlier, c’est lui qui a commencé à me faire
entrer véritablement dans la prière de l’Eglise. Dimanche après
dimanche, je découvrais le grégorien. Et reducam captivitatem vestram de cunctis locis : et
de partout je ramènerai vos captifs. Nos captifs ! Partout en France
nous avions nos prisonniers, nos condamnés, nos torturés, victimes
d’une sauvage révolution. Et puis après la mélodie venait la psalmodie,
avec la fraîcheur d’une bise légère : Benedixisti, Domine, terram tuam ; avertisti captivitatem Jacob. Seigneur,
vous avez béni votre terre, vous avez arrêté la captivité de Jacob.
Quel chant d’espoir. Et encore, à la fin de la messe, le chant de la
communion : Amen dico vobis, quidquid orantes petitis, credite quia accipietis, et fiet vobis.
En vérité je vous le dis, tout ce que vous demandez dans vos prières,
croyez que vous le recevrez. Dans nos prières nous demandions la vie
sauve pour ceux de nos captifs qui avaient échappé aux massacres. Je ne
savais pas, on ne l’a su que plus tard, le sort de ces très jeunes
miliciens qui n’avaient jamais touché une arme ni commis aucun crime de
sang, et qui furent torturés et sodomisés dans les prisons
républicaines avec un acharnement interminable, il y eut quelques
survivants, finalement relâchés, exsangues et l’anus éclaté. Et tant
d’exécutions sommaires. Invocabitis me, et ego exaudiam vos. La
vie sauve, Seigneur, pour ceux qui n’avaient pas encore été tués. Le
Maréchal. Maurras. Brasillach ! Tout s’était effondré sous un souffle
brûlant, une tornade infernale. Le chaos. Quelle chute. Quel
anéantissement.
Pourtant, j’étais né dans l’Empire. Je
suis né dans la métropole d’un empire français sur lequel le soleil ne
se couchait pas. Comme François Brigneau. Comme Luce Quenette. Comme
Dom Gérard. Je suis né dans une France victorieuse, j’ai grandi dans un
pays qui avait la plus forte armée du monde, et dans les atlas,
teintées en rose, des « possessions » dans tous les continents. J’ai
appris par cœur les « trois départements français d’Algérie », les cinq
« établissements » français en Inde, « Pondichéry, Chandernagor,
Karikal, Yanaon et Mahé », et tout le reste. Quand j’avais vingt ans,
cet empire français fut abattu par le plus grand désastre militaire de
notre histoire. Dans ce malheur soudain et total, une voix s’élève
alors pour entreprendre de rebâtir la patrie française. Par sa bouche
parle un millénaire de labeurs, d’espérances, de sagesses et de
courages du peuple français, depuis sainte Clotilde, saint Rémi, saint
Eloi : ce fut toujours pour dire « travail, famille, patrie ». La
France va renaître parmi les deuils et les misères du temps présent,
elle va se retrouver elle-même, fille aînée de l’Eglise. Et puis en
1944, une subversion totale n’en laisse rien subsister, plus rien de
temporel à quoi appartenir. Au fond de l’affliction je découvre alors,
chantée en grégorien, la paix de Jésus : Dicit Dominus, ego cogito cogitationes pacis et non afflictionis. C’était il y a soixante-cinq ans, c’était hier, en novembre 1944.
JEAN MADIRAN
Article extrait du n° 6961
du Mercredi 4 novembre 2009



