e9705f6225fe16a86ee182bbb6e  "Pour la campagne électorale de 2000, on a publié un livre d'entretiens avec Poutine intitulé A la première personne. Titre probablement trouvé par un quelconque communicant, mais bien trouvé. Il pourrait s'appliquer à toute l'oeuvre de Limonov et à une partie de la mienne. A propos de Poutine, il n'est pas usurpé. On dit qu'il parle en langue de bois: ce n'est pas vrai. Il fait ce qu'il dit, il dit ce qu'il fait, quand il ment c'est avec une telle effronterie que personne n'est dupe. Si on examine sa vie, on a la troublante impression d'être devant un double d'Edouard. Il est né, dix ans plus tard que lui, dans le même genre de famille: père sous-officier, mère femme de ménage, tout ce mondes'entassant dans une chambre de kommunalka. Petit garçon chétif et farouche, il a grandi dans le culte de la patrie, de la Grande Guerre patriotique, du KGB et de la frousse qu'il inspire aux couilles molles d'Occident. Adolescent, il a été , selon ses propres mots, une petite frappe. Ce qui l'a empêché de tourner voyou, c'est le judo, à quoi il s'est adonné avec une telle intensité que ses camarades se rappellent ses hurlements féroces sortent du gymnase où il s'entraînait, seul, le dimanche. Il a intégré les organes par romantisme, parce que les hommes d'élite, par qui il est fier d'être adoubé, y défendaient leur patrie. Il s'est méfié de la perestroika, il a détesté que des masochistes ou des agents de la CIA fassent tout un fromage du Goulag et des crimes de Staline, et non seulement il a vécu la fin de l'Empire comme la plus grande catastrophe du XXe siècle, mais il l'affirme sans ambages aujourd'hui.Dans le chaos des années quatre-vingt dix, il s'est retrouvé parmi les perdants, les floués, réduit conduire un taxi. Arrivé au pouvoir, il aime, comme Edouard, se faire photographier torse nu, musclé, en pantalon de treillis, avec un poignard de commando à la ceinture. Comme Edouard,, il est froid et rusé, il sait que l'homme est un loup pour l'homme, il ne croit qu'au droit du plus fort, au relativisme absolu des valeurs, et il ne préfère faire peur qu'avoir peur. Comme Edouard, il méprise les pleurards qui jugent sacrée la vie humaine. L'équipage du Koursk peut mettre huit jours à crever d'asphyxie au fond de la mer de Barants, les forces spéciales russes peuvent gazer 150 otages au théâtre de la Doubrovka et 350 enfants être massacrés à l'école de Breslan, Vladimir Vladimirovitch donne au peuple des nouvelles de sa chienne qui a mis bas. La portée va bien, tète bien: il faut voir le bon côté des choses."

p.477/478, "Limonov", Emmanuel Carrère POL 2011