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"Le 26 septembre 1996 se produit un évènement qui va susciter beaucoup d'interrogations: Jünger se convertit officiellement au catholicisme, en l'église paroissiale Saint-Jean-Népomucène à Wilflingen. Il a toujours montré une profonde sympathie envers lui: déjà pendant la Première Guerre il appréciait, plus que les protestantes, les religieuses catholiques qui le soignaient à l'hôpital, dont le caractère travailleur et empreint de sérénité l'avait agréablement touché. Sans l'opposition de Gretha, il aurait même fait baptiser Ernstel dans la religion catholique. Grand admirateur de Bernanos, et encore plus de Léon Bloy, il est fasciné par l'intransigeance et l'intensité de la foi de ce dernier, même certains aspects de sa personnalité le révulsent. En comparaison, les protestants allemands lui paraissent sombrer dans un pur moralisme, vaguement teinté de  religiosité. Il ressent en outre une solide estime pour l'Eglise, en tant qu'institution qui a subsisté depuis vingt siècles, et en particulier pour l'ordre des Jésuites, qu'il cite volontiers dans la liste de ses admirations, aux côtés de l'armée prussienne et de la marine anglaise. Vivant en Souabe, pays à majorité catholique, il participe à la vie de sa paroisse et éprouve une vive sympathie pour le curé de Wilflingen, Roland Niebel, personnage bienveillant et cultivé auquel il rend hommage dans Soixante-dix s'efface: "Notre curé veille à l'harmonie des lieux. après s'être soucié de la sauvegarde des bâtiments ecclésiastiques, il s'occupe aujourd'hui des trois cloches anciennes qui sonnent maintenant depuis bientôt un demi-millénaire. Les battants ont usé le bord et, naturellement, détérioré aussi la sonorité. Aussi les-envoie-t-on à Nördlingen pour restauration. Pour assister à leur enlèvement, jeunes et vieux s'étaient rassemblés, nous prîmes part nous aussi à ses adieux."

    Il ne s'agit cependant nullement d'une conversion bouleversante, comme celle d'un Paul Claudel ou de Max Jacob, mais bien plutôt d'une démarche de convenance, liée au souci de l'anarque de se mettre en accord avec son environnement et de sauvegarder sa liberté intérieure en évitant toute source de conflit. En France, Jünger n'aurait eu nul besoin de se livrer à une démarche officielle pour marquer sa préférence  envers le catholicisme et son renoncement au protestantisme. Mais il faut rappeler que l'Allemagne ignore la séparation de l'Eglise et de l'Etat, que chaque citoyen y paye un pourcentage d'impôt non négligeable au profit de la confession qu'il a choisie et dont il a communiqué à l'administration - sauf bien-sûr, s'il a préféré se déclarer agnostique ce qui est son droit le plus strict. Un changement de confession n'est donc pas une affaire privée, il faut impérativement l'officialiser si l'on ne veut pas continuer à payer des impôts à l'Eglise protestante, alors qu'en conscience on se sent plus proche du catholicisme.

   

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Bien que Jünger ait un sens profond du sacré sous toutes ses formes, il est loin d'une adhésion doctrinale à une religion particulière. S'il est convaincue qu'une forme de survie nous attend - de quelle nature, on ne peut le dire, faute d'arguments qui permettent d'en débattre - il refuse par exemple la notion chrétienne d'enfer. Pour lui, il est impensable que les pires criminels soient condamnés pour l'éternité à des peines infernales. Malgré sa longue pratique du Nouveau Testament, rien n'indique qu'il croie à la divinité du Christ ni qu'il attende son retour à la fin des temps. Et nous avons déjà cité ses propos, lorsque qu'il rêvait d'une résidence en Afrique:"Je me convertirai à l'Islam, tout comme je suis païen dans le Nord et chrétien dans le pays de vignobles. Ainsi soit-il."C'est pourquoi résistant de toutes forces à la désacralisation de la mort et à la volonté contemporaine de l'escamoter dans une sorte de no man's land administratif, il est soucieux d'obtenir des funérailles religieuses, conforme aux usages du pays où il demeure et à la beauté des cérémonies catholiques."

p.503/504, "Ernst Jünger Dans les tempêtes du siècle"(2014), Julien Hervier, Fayard

Site du musée Jünger en français: http://www.juenger-haus.de/startseite,159.html

Une recension brillante et nuancée de la biographie:

http://larepubliquedeslivres.com/ernst-junger-vulnerable-et-reconnaissant/