Maritain-Raissa-Les-Grandes-Amities-Souvenirs-Livre-ancien-320166735_ML

"Mais la fête plus impressionnante était celle de Pâques. Aux premières vêpres avait lieu le repas liturgique. la table était mise avec beaucoup de recherche, on sortait ce qu'on avait de plus beau. Une nappe éblouissante, des flambeaux d'argent l'éclairaient. mon grand-père paternel présidait le repas, assis sur le plus haut siège, exhaussé par des coussins. La nuit tombait, on goûtait aux herbes amères, les prières commençaient. Toute pénétrée du mystère de cette Pâque j'étais chargée de poser en hébreu les questions auxquelles mon grand-père répondait par le déroulement du récit biblique et l'explication des rites de la nuit pascale. C'était un long discours, en hébreu aussi, mais dont on nous avait expliqué le sens auparavant, en même temps qu'on ne faisait apprendre ma partie dans le dramatique dialogue.
Tous les cœurs étaient étreints par la grandeur des promesses et des faveurs divines, par la pathétique histoire de tant de siècles de souffrances qui n'avaient pas éteint l'espoir. Je ressentais obscurément cette immensité de douloureux mystères sans me rendre compte, naturellement, de leur signification et de leur contenu. Alors arrivait le point culminant de cette nuit sacrée: le passage de l'Ange. On remplissait toutes les coupes d'un vin rouge, doux et fort, dont je n'ai jamais retrouvé la saveur comme liturgique en aucun autre vin même de France. A la coupe la plus grande, remplie de ce beau vin, devait goûter l'Ange de Dieu. qui cette nuit là visitait la maison des Juifs. On éteignait toutes les lumières et dans le silence lourd d'adoration et de crainte on laissait à l'Ange le temps de passer. Puis, les flambeaux rallumés, on terminait rapidement le souper, et et chacun allait à son repos conscient d'avoir participé à une grande action."

p.27/30,"Les grandes amitiés"(1941), Raïssa Maritain, Editions de la maison française