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"Il n'a pas d'opinion sur les choses, il est un homme de l'immédiat. Il ne croit pas trop à l'Histoire. Je me souviens d'un grand dîner avec Mitterrand et d'autres dirigeants européens à l'Elysée. Chacun y allait de sa date favorite en Europe, au nom de son pays. C'est Margaret Thatcher qui commença:

- Pour moi, la date importante, c'est 1215, la Grande Carte.

- Pour moi, enchaîne Kohl, c'est 1648, le traité de Westphalie, la nouvelle Europe.

- Pour moi, poursuit Mitterrand, sur le Temps long, c'est 496, le baptême de la France.

Chirac n'a encore rien dit. Il prend un air stratosphérique et inspiré. Il est à ses libations, les yeux dans la bière. Mitterrand se tourne vers lui:

- Et vous, monsieur Chirac, votre date européenne ?

- Pour moi, c'est 1664...Kronenbourg.

   Alors il lève sa pinte avec fierté. C'est une manière de dire:"Je m'en fous"

   Quand on le connaît bien, on devine ses dilections et aversions. Il n'aime pas l'histoire de l'Occident. Il déteste Rome, l'imperium, la grandeur. Il dit que "ça put la mort!" Son fort intime le porte vers l'Orient. Il délaisse l'Occident par étapes. La fuite vers l'Orient commence par la Russie - il parle russe-, ensuite la Grande Steppe, puis la Chine, enfin le Japon, où il ra cinquante-trois fois durant sa vie publique.

  Il préfère le bouddhisme au catholicisme, le yin et le yang.

  L'Histoire de France ne lui dit pas grand-chose. Il n'entre pas dans les cathédrales. Il préfère aux Arts florissants les arts premiers. dans son bureau trône un rhinocéros rescapé de l'inondation de Lisbonne. Les murs sont tapissés de masques africains. Il n'aime dans l'Histoire, que celle d'avant et elle d 'après.

p.36, "Le moment est venu de dire ce que j'ai vu"(2015), Philippe de Villiers, Albin Michel