30 mai 2008
Chardonne nous quittait, il y a 40 ans
"Plus d'essence, plus de trains, certains vivres qui commencent à manquer. Dans ce printemps 1968, La France est en remue-ménage, Paris enfiévré, voitures en feu, pavés-projectiles,ivresse des graffiti partout, qu'on prend pour de la poésie, un gouvernement qui regarde avec stupeur la révolte d'une jeunesse dont il n' a pas, à temps, pénétré les aspirations. Une civilisation se désagrège, déliquescente depuis quand ? rompus les barrages de toutes les contraintes qui permettent la vie sociale sans trop de désagrément."La liberté n'est pas constructive", disait Renan, une phrase que Chardonne reprenait à son compte et dont l'immédiat avenir vérifiera la justesse. On en entrait dans ce qu'il avait prédit:" Une sorte d'égalité dans la médiocrité, une espèce de fraternité engourdie" et, déjà, se préparait la réalisation du "programme empoisonné de ces mots innocents:"La même chose pour tous".
Dans ce vacarme, vers quatre heures du matin le 30 mai, il se fait à La Frette, un grand silence. Voici coupées les amarres, et parti pour une après-vie qui ne l'inquiétait pas l'un de nos grands prosateurs, le plus inimitable. Dans ce chaos d'idéologies, d'où surnageront à peine quelques idées, il s'en va, le magicien du verbe, emportant ses secrets.
"J'ai cru aux mots, non aux idées."Mais il vient une heure où les mots, eux aussi, trahissent. Quelques jours avant sa mort, André Bay l'entendit murmurer:" Je voulais te dire quelque chose...Les mots...des oiseaux...Ils s'envolent avant qu'on puisse les saisir..."
p.349-350, Chardonne, Ginette Guitard-Auviste, Olivier Orban
Chardonne apparait sur le site du Nouvel Observateur dans leur rétrospective sur les journées les plus héroïques que l''Histoire de France ait connue (Mai 68 pour ceux qui n'auraient pas compris): "écrivain de droite"est-il mentionné, le talent pèse peu, reste à déterminer si l'écrivain peut-ou ne peut pas rejoindre l'Axe du Bien:
http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/societe/20080526.OBS5694/jacques_chardonne_est_mort.html
Le Journal du Dimanche, aussi créatif qu'à son habitude mentionne également "l'écrivain de droite":
"Ecrivain de droite", un reliquat encombrant dans la France d'après ?
29 mai 2008
Art de la conversation chez Chardonne
"Dans la conversation courante avec Chardonne, on est seulement surpris, de prime abord, par un soupçon d'accent vaguement anglais, attrapé sans doute durant l'enfance, et qui a survécu au temps.
Elle"court"si bien, cette conversation, qu'on ne fait plus attention à cette accentuation chuintée. Elle tient de la divagation buissonnière, une feinte. Chardonne vous investit tout entier, l'air de rien,change de sujet, revient au point de départ. On se croit loin de la question qui le préoccupe. Il s'arrête mine d'hésiter, le fils perdu. "Qu'est-ce que je disais? ...Ah! oui..."et il embraye sur le thème du moment. L'allure même de tous ses livres après Chimériques: du décousu très concerté.
Il adore raconter, invente des broderies au fur et à mesure, tantôt graves, tantôt cocasses, l'imagination cette fois sans contrôle lancée à toute allure sur les faits et sur les gens, le vrai et le faux inextricables."
Chardonne, Ginette Guitard-Auviste, Olivier Orban
28 mai 2008
Chardonne, le souffle des Hussards
Roger Nimier oxygène l'air autour de lui. Antoine Blondin, sa "flemme", ses blagues, son ironie jamais méchante mais toujours perforante, un fond de tristesse maquillée de canulars et cette vocation qu'il a de l'amitié, y vient respirer, avec Stephen Hecquet, le plus brillant des avocats de sa génération, qui bredouille avec force de nervosité éloquente, romancier moins bon qu'il ne voudrait, polémiste au vitriol, autre écorché vif (mais pudique, il n'en fait rien voir), l'intelligence même et, lui aussi, l'amitié en personne. J'ai vu Nimier, cassé par la douleur, sangloter sur la tombe ouverte de Stephen, à Valenciennes, bien loin de supposer, alors, que l'ami suivrait l'ami, deux ans plus tard, dans ce que Morand appelait l' "après-vie". Des deux, on ne saura jamais lequel a eu le plus d'influence sur l'autre.
"Il y a quelques années, j'ai cru que la littérature allait disparaître par la volonté de Staline (car il a régné sur la France et a habité la France, par une curieuse transmission de pensée, qui a gouverné ceux-là mêmes qui se croyaient ses adversaires - écrit Chardonne à Pierre de Boisdeffre qui venait de publier Métamorphose de la Littérature. Un espoir m'est venu de Roger Nimier et de son groupe (Jacques Laurent, Table Ronde, etc.) J'ai senti une révolte, chez eux, contre cette dissolution de l'art." C'est l'époque de ceux que Bernard Frank a baptisés: les "hussards", une étiquette refusée par Jacques Laurent aujourd'hui." Le point commun...entre nous, le seul, était que nous aimions que la la littérature fût de la littérature et ne se réduisît pas à servir d'escalier de service aux idéologies politiques dominantes."
Oui, l'espoir renaît en Chardonne. Ces jeunes hommes lui plaisent, parce qu'ils ne se soumettent pas à la dictature sartrienne; parce qu'ils se rebellent contre l'intrusion des professeurs-pions dans la littérature; parce qu'ils se rebiffent dès qu'ils se sentent se poser sur eux la griffe des idées qu'il est "convenable" de manifester pour être au goût du jour; parce qu'ils veulent écrire sans entrer dans un quelque conque autre moule que le leur, qui leur est propre, qui est leur bien le plus cher.
p.246-247, Jacques Chardonne, Ginette Guitard-Auviste, Olivier Orban
27 mai 2008
Chardonne le quaker
"Au tréfonds de lui-même, Chardonne est un révolté et même un inadapté: il n'accepte rien, mais il trouve, l'esprit de révolte, une grande faiblesse. "J'ai taché de comprendre et de voir sans haine ce qui m'étais le plus étranger."Sa révolte va sans ostentation et sans dolorisme."Si on n'était pas pessimiste, la mort serait bien cruelle. Mais il faut être un pessimiste clairvoyant et bon vivant." Cette idée, qu'il exprime pour Paulhan, il la répétera plus tard:"Je conseille un pessimisme gaillard et plein d'allant." Son pessimisme porte sur le social, pessimisme de réflexion. Il n'est pas le fond de sa nature, sauvée par la fraîcheur des curiosités, la société elle-même objet de curiosité."La vie est tragique. On demande qu'elle ne soit pas ennuyeuse."
Ce vers quoi il tend, c'est à goûter le présent comme il le mérite, légèrement: une huître fraîche("ce fruit salé"), une belle matinée de juin, un moment d'accord avec Camille, un nuage rose qui s'effiloche à l'horizon, la rencontre ou la lettre d'un ami, les fillettes de l'école voisine ("mes préférées ont dans dix ans"), qui courent vers lui dès qu'elles l'aperçoivent, et cette petite de quatre ans qui lui dit à l'oreille: "Quand vous ne serez plus sourd, je vous épouserai." Des riens l'enchantent, à la façon d'Epicure."J'ai gouté la vie, acceptant de bon coeur ce qu'elle m'offrait; mais j'ai toujours dit: très peu." "Les bonnes choses de la vie, on les trouve sur les bords."Le quaker n'est jamais mort, en lui.
p.304, Chardonne, Ginette Guitard-Auviste, Orban
26 mai 2008
Le choix de La Frette par Chardonne
A la suite de la procédure de divorce, Chardonne cherche un nouveau lieu d'élection:
(...)Dès les premiers mois de sa séparation, Chardonne n'est absolument pas seul. De temps à autre, il se réfugie quai de la Mégisserie, chez Lucie Vautrin, la fille d'un relieur de Stock. de plusieurs années plus âgée que lui ( il l'avit rencontrée pour la premire fois avant la guerre, toute jeune), c'est une blonde aux yeux dorés, d'un grand charme, d'une immense gentillesse surtout. Elle fait carrière à l'Opéra-Comique avec une voix un peu frêle, triomphant dans Carmen.
(...) Les médecins conseillant la vie à la campagne pour cet homme aux poumons fragiles, Lucie se met en quête d'une habitation convenable, sillonne la région parisienne, découvre La Frette et ses coteaux couverts de lilas au printemps. De ces hauteurs dominant la Seine, la vue est superbe; on a, devantsoi, une immensité de prairies limitées, à l'horizon, par les forêts de Saint Germain et de Maison-Laffitte. Sous un ciel toujours changeant, le fleuve amorce sa courbe vers Conflans-Sainte-Honorine et, sur l'argent de l'eau, les péniches traînent un liseré d'écume; en bas étiré de chaque côté d'une église campagnarde, le village aux "toits pointus couleur d'écorce et rapiécés de rose".
"malgré les bâtisseurs, il ya aura toujours une fraîcheur vierge au loin et dans le goût du vent."Les bâtisseurs, en notre temps, ont raison de tout, même du vent. La plaine d'Achères est devenue terrain d'épandage sur lequel, au cours des années, s'est installée, puis étalée, une station d'épuration des eaux. Des peupliers tentent de la dissimuler; elle n'est pas laide, mais "le goût du vent", certains jours, a des relents de fosse septique. Ainsi déshonoré, le paysage reste beau, à des lieues dirait-on des terres habitées, sur le plateau, et de la route de Pontoise,"une route noire, comme huilée, polie par le glissement des véhicules endiablés, que sans cesse Paris expulse et rappelle; elle est bordée d'arbres et de maisons. Les bâtisses sordides alternent avec les villas, toutes sur le même rang, côte à côte, accourues pour respirer les rafales de la voie parisienne."
De ces contrastes, Chardonne fera un autre éden, après les pentes du mont Pélerin, avec Barbezieux. La Frette sur Seine deviendra Courteille, dans Le Chant du bienheureux, Epone dans Eva, le Charmont de Clauire, Dimours pour Romanesques et, dans Vivre à Madère, Buc-Chalo. L'idée de Lucie Vautrin est bonne, on le voit, mais il ne trouve pas de maison libre. Il faut construire."
p.83 à 85, Chardonne, Ginette Guitard-Auviste
17 mai 2008
Quand Brasillach célèbre Chardonne
"Attachements est ce que Jacques Chardonne nomme une "chronique privée". Il y parle de ses "provinces", c'est-à-dire aussi bien des terres où il a passé son enfance, des horizons calmes de la France, que de l'amour de l'art, des livres, de livres qui sont aussi des "provinces". Il le fait dans un style d'une extraordinaire douceur et d'une pureté exemplaire...Dépouillées de support apparemment concret des personnages, ces réflexions sur la vie humaine prennent tout leur poids et Jacques Chardonne se mue en patient et savoureux moraliste. Savoureux, car l'humour n'est pas absent de ces pages graves , ou plutôt une sorte de détachement irréel, de manière à ne pas appuyer, voire à à ne pas terminer grossièrement ce qui ne vaut que pour avoir commencé d'être dit...ce que l'on aime chez M.Chardonne, oui en définitive, c'est bien ce respect de la vie qu'il affirme tout de suite, ce besoin instructif qu'il a de ne pas mutiler les dons de la création, et d'en sauvegarder les complexités."
Robert Brasillach: Le petit Parisien (13 décembre 1943), reprise dans le n°13 des Cahiers Jacques Chardonne
Chardonne, mai 68, Morand
"Chardonne, l'artisan solitaire, l'élagueur d'adjectifs, l'échenilleur de vérités premières. Le plus excentrique des classiques, pour qui l'art n'est pas d'aligner les mots, mais d'en en enlever.
...Il a disparu en ce mois de 1968, où des adolescents, croyant dénoncer pour la première fois une société de consommation, ne faisaient que suivre un Chardonne qui avait écrit, bien avant qu'ils ne fussent nés:"Les Français qui poussent leur pays vers cette mort morale, ce sont des français qui ne connaissent pas la France, deux fois égarés par l'ignorance et la culture".Si cette jeunesse veut, un jour, brûler la Bibliothèque Nationale, je lui demande de ne pas oublier que l'œuvre de Chardonne est incombustible."
Paul Morand: Préface à Ce que je voulais dire aujourd'hui (1970)
Repris dans le n°13, Cahiers Jacques Chardonne, 1990
14 mai 2008
A la découverte de La Frette sur Seine
Un village de bord de Seine où s'entremêlent souvenir littéraire avec Chardonne, Ikor (Prix Goncourt 1956 pour Eaux mélées) et tradition picturale (Marquet, Le Petit,...):
http://www.dailymotion.com/video/x4xlpw_balade-picturale-a-la-frettesursein_travel
Chardonne et la question juive
"(...)D'une famille dreysusarde, on l'a vu , il n'a été antisémite à aucun moment de sa vie et on peut absolument le croire lorsqu'il déclare:"Pour moi en France, "les Juifs" n'existent que depuis la Libération"ou encore:"J'ai atteint, en France, un âge fort mûr sans m'apercevoir qu'il existait des Juifs. On n'a jamais pensé que Durkheim, Lévy-Bruhl, Porto-Riche, Duvernois, Bergson, etc., étaient juifs."
Bien avant ces lettres, il avait défini son opinion:"Sur la question juive, le livre de Bernard Lazare, qui était juif, me paraît décisif. Aucun doute: quand Israël est roi, un pays est perdu. autre danger: que les Français se juge quitte lorsqu'il a chargé Israël de ses propres péchés", ce qui était le cas après la défaite...
Jusqu'en 1943, la position de Chardonne sera nette."En 1940, j'ai cru à la victoire allemande définitive...J'ai cru que c'était fini. je me suis accommodé de l'irréparable de mon mieux. Cela fait partie de ma doctrine sincère. Si les Russes viennent en France, que l'on compte par sur moi dans le maquis. J'agirai de même...Changer le monde ! J'aimerais mieux, foi pour foi, être catholique croyant; depuis le temps que le monde est monde et que l'on travaille à le changer ! Rien de désespérant comme ce genre de d'espérance. L'avenir, je m'en moque. l'avenir s'est assez moqué de nous. Mais il y a une façon de changer le présent. Cela suffit bien. C'est tout un art." p.212-213
Chardonne, Orban, Ginette guitard-Auviste
09 mai 2008
Décès de Pascal Sevran, un admirateur de Chardonne
"Avec le temps, le journal prend une autre dimension. Abrupt, choquant,
outrancier, péremptoire,
mais authentique et souvent juste, il
s'inscrit dans la lignée des idoles littéraires de son auteur :
Emmanuel Berl, dont il fut le secrétaire et l'ami, Jouhandeau,
Chardonne, Léautaud..." (Hugo Marsan, Le Monde.)
Pascal Sevran, de son vrai nom Jean-Claude Jouhaud, est un animateur, producteur de télévision, parolier et écrivain français né le 16 octobre 1945 à Paris et mort le 9 mai 2008 à Limoges. Il a animé l'émission La Chance aux chansons de 1984 à 2000 (d'abord sur TF1, puis à partir 1991 sur France 2) et a publié quinze livres, dont son journal intime.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Pascal_Sevran
Sans souvenir de l'homme de télévision qu'était Sevran, je retiens son journal intime qui savait atteindre une élégance aristocratique où l'exercice d'admiration reposait sur un (délectable littérairement) socle de mépris. Son Panthéon littéraire est un beau bouquet d'une qualité littéraire aujourd'hui reléguée. Homme aux admirations indéfectibles, cultivé et heureusement jamais "intellectuel", l'exigence d'un maintien sur le débraillé (minoré hélas par un exhibitionnisme homosexuel envahissant et militant), un sens de l'amitié jamais pris en défaut -il a écrit sur sa fidélité à Mitterrand quand les anciens courtisans crachaient sur l'idole déchue; victime en 2006 de l'hystérie antiraciste, fidélité charnelle à la France populaire, c'est un homme qu'on regrette. D'éducation communiste, il s'est tenu à distance du sacré -qu'il saisit indirectement dans ces évocations de la mort avec une acuité tranchante. Resquiat in pace.



