16 juin 2009
Travail du deuil
"On fait son deuil. c'est effroyable, mais on le fait. Après avoir été au loin, au plus profond, creusé par l'absence et le silence, sans air, sans lumière, sans souffle, sans pensée, sans rêve,sans voix, après avoir perdu la faim, la foi, les nuits, après avoir tremblé à l'infini, après avoir eu froid de tous ces jours sans l'autre, tous ces gestes sans l'autre, après avoir traversé seul les fêtes maudites, les saisons détestables, après tant de matins pour rien, on défroisse le linceul qui nous couvrait aussi. On caresse l'étoffe, on la regarde encore, on la plie avec soin, on la range dans un coin de sa vie en attendant la suite. On fait son deuil, mais on ne revient pas d'un rendez-vous manqué."
p.22, "La légende de nos pères", Sorj Chalandon, Grasset 2009
27 mai 2009
Aymé, témoin d'une exécution publique
"L'entrée du boulevard Arago était barré par de nombreux cordons de police et il me fallut montrer plusieurs fois mon laissez-passer. je finis par déboucher sur un grand espace vide encadré par des pelotons de gardes à cheval, des piquets d'agents et de gardes à pied. C'était là. En me dirigeant vers le groupe de journalistes, je vis surgir devant moi, entre les feuillages des arbres du boulevard, la haute et fine silhouette de la guillotine avec son œil rond barré par la paupière du couperet. Les aides, sous la direction du bourreau tout de noir vêtu, s'affairaient autour de la machine. Le jour commençait à se lever. Je me sentais beaucoup moins à l'aise que l'instant d'avant sur le boulevard Saint-Michel.
(...)
" Avant que les aides du bourreau ne se saisissent de sa personne, il s'est entretenu une minute ou deux avec son avocat et avec l'aumônier. de nouveau, sa physionomie s'animait, son regard brillait d'amour et de douceur et il avait un sourire de pardon. Il nous pardonnait. je souhaite d'avoir cette tête-là, sur le lit de mort, à tous les juges ayant condamné un pauvre homme qui a coupé sa femme en morceaux."
p.252-253, "Arts 1952 1966 La culture de la provocation", Tallandier, 2009, reprise de l'article de Marcel Aymé"Une tête qui tombe" du 10 avril 1952
En sortant de la gare d'Austerlitz avec Antoine Blondin
"Sous des dehors assez minables, la gare d'Austerlitz vous offre au débotté un grand pan du jardin des Plantes, le métro aérien, les berges de la Seine, hérissées encore d'un taillis de grues picorantes. La pierre, l'eau, le métal et cette verdure, discret rappel, contribuèrent à mon enchantement."
p.290, "Arts 1952-1966 La culture de la provocation", Tallandier, 2009, reprise de l'article d'Antoine Blondin "Pâques dans Paris déserté", 13 avril 1955
Roger Vailland, la création face à l'Histoire
Pour présenter Roger Vailland, on se rappelle le mot d'un autre Roger; Nimier :" Le meilleur écrivain français d'extrême gauche est aussi celui qui plaît le mieux aux réactionnaires sensibles." Les éditions Tallandier nous livre une savoureuse anthologie de la revue "Arts 1952-1966 La culture de la provocation" (2009). Sous le titre Qu'est-ce qui vaut la peine de vivre ?, écrit le 11 mars 1959, les reflexions de Vailland sur la création et l'Histoire restent pertinentes (p.340):
"Le propre de l'Histoire, c'est de détruire les formes anciennes au profit de formes nouvelles, et la plupart des hommes, dans leur courte vie, n'ont pas la perspective nécessaire ( ni le don) pour distinguer la forme qui est en train de s'effacer, pour donner un nom à celle qui est en train de prendre contour. Seule l'oeuvre d'imagination se dresse au-dessus du flot, lui fait front, l'oblige à se nommer."
(...)
"ainsi, me demanderais-je, ne serait-ce pas une sottise que de prétendre se mettre au service de l'Histoire, comme le voulurent tant d'écrivains de notre temps (dont moi-même) ? Notre histoire, et l'Histoire n'existent qu'au passé, elles sont passées; au futur, elles n'existent pas encore. Pour nous autres hommes d'imagination, l'Histoire ne peut être qu'un matériau avec quoi nous essayons de faire de l'éternel présent. Nous n'avons pas à la servir, mais à l'utiliser."
On ne résiste pas à conclure sur le portrait de Vailland dressé par Brasillach:
"Je me rappelle un garçon au visage osseux, aux cheveux longs, volontiers porteur d'une pèlerine qui lui donnait un air byronien: il commença un jour, dans le couleoi qui menait à la classe d'André Bellessort, à me parler de poésie. Nous avons presque tous eu des camarades de ce genre. Il ne devait rester qu'un an et demi avec nous, avant d'aller terminer une licence de philosophie à la Sorbonne, et de s'aiguiller ensuite sur le journalisme. C'était Roger Vailland, à coup sûr un des personnages les plus extraordinaires de notre classe.(...) Il était le Lafcadio de Gide incarné pour nous, et bien qu'il soit rare d'admirer quelqu'un de son âge, il est exact que nous l'admirions. D'ailleurs, plein d'une séduction vraie, d'un talent réel, plus proche de Baudelaire que des erreurs surréalistes, il aurait pu, à n'en pas douter, traduire bien des mondes inconnus en des accents saisissants."
p.51, "Notre avant-guerre", Livre de poche (1992), Robert Brasillach
20 mai 2009
Maison natale d'Adam Mickiewicz
Adam Mickiewicz naquit le 24 décembre
1798 à Nowogrodek, Lituanie. A partir du XVe siècle, la Pologne et la
Lituanie étaient liées d’union et, pendant des siècles, constituaient
un tout, un très vaste Etat. Depuis la fin du XVIIIe siècle, la
Lituanie faisait partie de l’annexion russe. Adam Mickiewicz est
unanimement considéré comme le plus grand des poètes polonais.
Poète polonais, chef de file des
romantiques, faisant partie de la triade traditionnelle des wieszcz
(« chantres-prophètes »). Son impact exceptionnel sur la culture non
seulement de la Pologne, mais de la plupart des pays de l’Europe du
Centre-Est, est dû autant à son génie poétique qu’à l’Histoire.
Né près de Nowogrôdek en Lituanie (actuellement en Biélorussie), et ayant fait ses études à Wilno (aujourd’hui Vilnius), Mickiewicz est l’héritier de la tradition culturelle de l’ancienne République polonaise multinationale et multiconfessionnelle, où se côtoyaient les Polonais, les Lituaniens, les Ukrainiens, les Biélorusses et les Juifs.
http://www.pays-baltes.com/Poete-polonais-Adam-Mickiewicz-est,701.html
16 avril 2009
Un inédit de Malaparte, ou la Passion du peuple des perdants
"Quai Voltaire" publie un inédit précieux de Curzio Malaparte, né Kurt-ErichKurt-Erich Suckert. Un récit sobre qui nous replonge dans la tourmente de 1943 en Italie. L'écrivain exprime une émotion discrète et profonde pour dépeindre le désarroi du peuple italien.
Résumé: dans l'Italie de 1943, après le
renversement de Mussolini et le chaos provoqué par la signature de
l'armistice, le nouveau régime, dirigé par le général Badoglio, ne peut
contenir des hommes qui, sans ordres et sans chefs, décident de rentrer
chez eux tandis que les troupes alliées débarquent sur les côtes sud.
Calusia promet à son lieutenant qu'il amènera sa dépouille à sa mère à Naples:
"Calusia et Mariagiulia écoutent, figés, puis reprennent leur course effrénée, fuient à contre-courant de la foule qui a accompagné la caisse jusqu'à la porte cochère et qui, à présent, monte aux étages en grand tumulte, priant à haute voix, invoquant la Madone et tous les Saints, avec cette forme de piété collective qui à Naples est le signe le plus noble, le plus spontané, de la solidarité chrétienne et sociale des pauvres." p.99
La postface écrite Carole Cavallera met bien en valeur la virtuosité littéraire du récit:
"Le plus grand Malaparte est en effet dans ces pages poétiques et rapides: tantôt il se presse, faufile les scènes, comme on dit en couture, le coud à peine d'un bout de chemin esquissé; tantôt il s'arrête, et son oeil cinématographique suggère un combat estompé dans la brume, passe au plan serré pour dénoncer les trafiquants qui achèvent d'affamer le peuple, puis au plan large, presque lyrique, pour l'arrivée du cortège d'enfants. Ainsi progresse Le Compagnon de voyage, au fil des stations d'une longue procession, celle de la Passion du peuple des perdants, des vaincus de l'Histoire, des frères de Malaparte."p.106
07 avril 2009
Courlande, ou l'invitation à la rêverie
Certains noms aussitôt prononcés ont un pouvoir de suggestion insaisissable, ainsi en est-il avec la Courlande où s'associe
le souvenir fantomatique d'une aristocratie défunte, les Junkers, les fameux barons baltes. Jean-Paul Kauffmann ravive une songerie tenace dans son beau livre "Courlande", Fayard, 2009. Né du souvenir d'une rencontre avec une jeune fille lettone au Québec, Mara, l'auteur garde intact la fascination pour la Courlande. Province engloutie, pas si exotique puisqu'elle nous rappelle Louis XVIII , Talleyrand . En ce temps pascal, la littérature marque aussi d'une manière profane cette Résurrection qui nous est promise à Pâques; le travail d'oubli de la mort à venir s'efface dans la Création qui littéralement ressuscite un passé et le rend immuable et communicable hier, aujourd'hui, demain.
"Mitau n'est qu'une apparence. Le mirage rappelle la grandeur abstraite de Saint-Pétersbourg, cette solidité curieusement irréelle que possède certains édifices de l'Europe baltique. La Courlande, où le moindre village compte au moins un chaâteau, en est un bon exemple: manoirs détruits, délabrés ou mençant ruine. Edifiés par les barons germano-baltes, ils ont connu une histoire mouvementée. Ce passé secret, je n'ai cesser de la rencontrer."p.15
31 mars 2009
Brasillach:centenaire de sa naissance
Robert Brasillach est né le 31 mars 1909, les murs de Rome se recouvertes d'affiches en son souvenir à l'initiative de Casa Pound. Merci à ses admirateurs italiens.
« Hommage a ainsi été rendu au poète français, auteur d’œuvres
inoubliables telles que les Poèmes de Fresnes et Notre avant-guerre,
assassiné le 6 février 1945, en tant qu’artiste irrévérencieux et
génial et que politique avisé et clairvoyant, mais aussi, et peut-être
surtout, par pur hasard. Nous aurions aussi bien pu nous parer des
effigies de Nietzsche, Bouddha, Evola o Debord, outrager la barbe de
Marx, vénérer le crâne chenu de Lombroso : il n’est pas exclu qu’on le
fasse un de ces quatre matins. A ceux qui nous demanderons pourquoi
tout ça, pourquoi le hasard, l’irrévérence et le goût pour la boutade
en tant que forme d’art, nous répondrons : “parce que c’est rigolo”. En
revendiquant le “beau geste” [en français dans le texte - NdT], nous
annonçons par conséquent l’émergence du Chaos primordial des
Turbodysnamistes, artistes moqueurs autoproclamés fils de tous et de
personne », précise encore le communiqué.
Source: http://fr.novopress.info/?p=16167
http://www.casapound.org/
28 mars 2009
Les Vivants et les Ombres: une épopée centre-européenne
Sorti en août 2007, "Les Vivants et les Ombres" de Diane Meur chez Sabine Wiespieser évoquait les destinées d'une
famille polonaise le long du XXe siècle dans la région de Galicie alors sous autorité habsbourgeoise. La chronique intime se donnait un narrateur très particulier, c'est en effet la maison qui est au chevet de cette famille, et c'est elle qui progressivement livre les secrets les mieux défendus. Les soubresauts d'un siècle mouvementé se reflètent dans les déambulations de cette histoire familiale, c'est la petite histoire qui apporte son éclairage sur la grande. La sortie en format Poche depuis le 4 mars est une occasion pour s'immerger dans cette tranche de vie polonaise
Ouverture du roman:
"Sur l'arrière il ya le parc, les champs. Les jours d'été, une brume de chaleur voile les collines et au-dessus des blés l'air tremble, habité de guêpes et de papillons. Il y a des fermes aussi, dont les toits descendent si bas qu'à l'herbe haute, quand je n'en aperçois plus les fenêtres ni les portes, elles semblent de chastes jupes dont s'élève, en guise de torse, une mélancolique fumée."
Résumé du livre:
En Galicie, terre rattachée à l'Empire habsbourgeois depuis le partage de la Pologne, l'obscure famille Zemka reconquiert le domaine fondé par leur ancêtre et s'engage fiévreusement dans la lutte d'indépendance polonaise. Pour retracer l'ascension et la décadence de cette famille, c'est la maison épiant ses habitants qui raconte, des révolutions de 1848 jusqu'au seuil du XXe siècle.
26 mars 2009
Paradoxe luciférien selon Kundera
"Voici le paradoxe luciférien: si une société ( par exemple, la nôtre) dégorge violence et méchanceté gratuites, c'est que la vraie expérience du mal, du règne du mal, lui manque. Car plus cruelle est l'Histoire , plus beau apparaît le monde du refuge; plus ordinaire est un événement, plus il ressemble à une bouée de sauvetage à laquelle les "échappés"s'accrochent."
"Une Rencontre", Milan Kundera, Gallimard, 2009, p.47



