28 mars 2009
Les Vivants et les Ombres: une épopée centre-européenne
Sorti en août 2007, "Les Vivants et les Ombres" de Diane Meur chez Sabine Wiespieser évoquait les destinées d'une
famille polonaise le long du XXe siècle dans la région de Galicie alors sous autorité habsbourgeoise. La chronique intime se donnait un narrateur très particulier, c'est en effet la maison qui est au chevet de cette famille, et c'est elle qui progressivement livre les secrets les mieux défendus. Les soubresauts d'un siècle mouvementé se reflètent dans les déambulations de cette histoire familiale, c'est la petite histoire qui apporte son éclairage sur la grande. La sortie en format Poche depuis le 4 mars est une occasion pour s'immerger dans cette tranche de vie polonaise
Ouverture du roman:
"Sur l'arrière il ya le parc, les champs. Les jours d'été, une brume de chaleur voile les collines et au-dessus des blés l'air tremble, habité de guêpes et de papillons. Il y a des fermes aussi, dont les toits descendent si bas qu'à l'herbe haute, quand je n'en aperçois plus les fenêtres ni les portes, elles semblent de chastes jupes dont s'élève, en guise de torse, une mélancolique fumée."
Résumé du livre:
En Galicie, terre rattachée à l'Empire habsbourgeois depuis le partage de la Pologne, l'obscure famille Zemka reconquiert le domaine fondé par leur ancêtre et s'engage fiévreusement dans la lutte d'indépendance polonaise. Pour retracer l'ascension et la décadence de cette famille, c'est la maison épiant ses habitants qui raconte, des révolutions de 1848 jusqu'au seuil du XXe siècle.
26 mars 2009
Paradoxe luciférien selon Kundera
"Voici le paradoxe luciférien: si une société ( par exemple, la nôtre) dégorge violence et méchanceté gratuites, c'est que la vraie expérience du mal, du règne du mal, lui manque. Car plus cruelle est l'Histoire , plus beau apparaît le monde du refuge; plus ordinaire est un événement, plus il ressemble à une bouée de sauvetage à laquelle les "échappés"s'accrochent."
"Une Rencontre", Milan Kundera, Gallimard, 2009, p.47
Bacon ou l'exploration des limites du "moi"
. Chaque Kundera est un florilège d'intelligence, "Une rencontre", Gallimard, 2009, p.22, n'échappe pas à la règle. Envoyez la musique:
" (...) les portraits de Bacon sont 'interrogation sur les limite du "moi". Jusqu'à quel degré de distorsion un individu reste-t-il encore lui-même ? Jusqu'à quel degré de distorsion un être aimé reste-t-il encore un être aimé ? Pendant combien de temps un visage cher qui s'éloigne dans la maladie, dans la folie, dans la haine, dans la mort, reste-t-il encore reconnaissable ? Où est la frontière derrière laquelle un "moi" cesse d'être moi" ?"
Saint-Germain-des-Prés, ou la poésie évanouie
"Les Insoumis" d'Eric Neuhoff, Fayard, 2009 évoque p.19 la dépoétisation du lieu en une superbe séquence:
"Adieu, cette époque démodée. A Saint-Germain-des-Prés, un couturier italien a remplacé le vieux drugstore Publicis où l'on
pouvait acheter, à l'heure où les ombres comme les promesses sont démesurées, des romans de Monique Lange, une bouteille de gin, des 33 tours de Rickie Lee Jones. Il y avait moyen d'offrir un bijou à sa dame de ses pensées en sortant d'un dîner chez Lipp. On a construit des couloirs de bus qui créent d'invraisemblables embouteillages. La mairie de Paris loue des vélos métallisés qui zigzaguent sur la chaussée. Le commissariat de la rue de l'Echaudé amis la clé sous la porte. C'était pourtant bien, c'était quelque chose de pouvoir finir au poste. La nuit était faite pour le plaisir, les tentations, les chimères. Ils viennent même d'ouvrir un restaurant japonais casher fermé le vendredi ! Aujourd'hui, à dix heures du soir, le quartier évoque la ville de Châteauroux en hiver, un mardi de février. Les enseignes de multinationales ont tué les mirages. La nuit n'a plus droit de cité. Maintenant, les journées ont vraiment vingt-quatre heures. Cela repire l'argent et l'ennui. Les journaux sont remplies de mille niaiseries. A la télévision, la bêtise prend toute la place. de faibles lueurs clignonetnt derrière les vitres du Flore. Des garçons en tablier regardent ler montre. Des clients fument debout sur le trottoir, piétinant sur place à cause du froid. Aucun clochard n'arrête les rares passants pour leur demander un euro. Plus le moindre éphèbe monté de province, enfui de sa banlieue et prêt à tout pour ne pas y revenir, tapinant au bas de la rue de Rennes. De pauvres touristes errent, leur plan déplié à la main. On leur a menti. Ils croyaient atterir dans un tourbillon alcoolisé. Les voici, penauds, dans un dessin de Sempé. La société moderne a assigné l'extravagance à résidence. Le troisième millénaire s'annonce gris. Il ne sera ni en noir et blanc, ni en couleurs: il sera, oui, gris. Ce siècle, on l'aimerait moins inhabitable. Il n'y a plus d'école du soir. Nous sommes tous des Monsieur Jadis."
20 mars 2009
Jean Cau face à la mort
Jean Cau fut le secrétaire de Sartre, et condisciple de Claude Lanzmann à l'Ecole Normale qui en dresse ce portrait:
"J'ai rencontré plus tard Montherlant, très droit dans son appartement au très bas plafond, quai
Voltaire, peu de temps avant son suicide, hiératique, se tenant dans un véritable garde-à-vue intérieur, masqué de solitude et du savoir orgueilleux de sa mort, et j'ai eu de la peine lorsqu'elle fut annoncée. Mais je m'aperçois que ces dernières phrases auraient pu aussi s'appliquer à Cau lui-même, après qu'il eut appris qu'une inexorable maladie allait l'emporter, il y a près de quinze ans. Il se barricada avec le même orgueil, refusant de se montrer diminué, craignant par-dessus tout la pitié que son état pourrait inspirer. Montherlant et Cau avaient tous les deux affaire à la mort. Nous fûmes lui et moi brouillés pendant une longue période ou plutôt la vie nous brouilla, mais je lus un jour, dans un vol Paris-New-York, le portrait magnifique, exact, intelligent, tendre et hilarant qu'il brossa de Sartre dans son livre Croquis de mémoire et la premiere chose que je fis en arrivant dans la chambre d'hôtel de Manhattan fut de l'appeler pour lui dire mon admiration, mon amitié inaltérée et que je l'étreignais. Il fut, je crois, aussi ému que moi, nous nous revîmes dès mon retour à Paris, la brouille avait pris fin."
Le lièvre de Patagonie, Claude Lanzmann, Gallimard, 2009, p.136
11 mars 2009
De la confrérie littéraire rugbystique
Tillinac est irritant, mais comment ne pas pardonner à celui qui sait évoquer la France provinciale, la poésie des départementales, ... et le rugby:
"Cette culture, Giraudoux, Mac Orlan, Haedens, Blondin l'ont mises en littérature. Dans leur sillage, Denis Lalanne, ancien reporter de L'Equipe , ainventé in vivo un genre littéraire inédit, la chanson de geste rugbystique.(...)
La Table Ronde, éditeur de Blondin, campe depuis toujours aux frontières de la littérature et du sport. C'est la moindre de ces singularités."
"Rugby, littérature: même incitation à user de la nostalgie comme d'une lanterne magique."
p.37, "Rue Corneille", Tillinac, La Table Ronde, 2009
10 mars 2009
Dutourd célèbre Marcel Aymé
"Notre plus grand romancier", c'est ainsi que Dutourd titrait l'un de ses articles, reproduit en volume par Flammarion, "La Chose écrite", 2009,p.143, merci Jean pour votre brio:
"Le travail de la postérité est émouvant. Dans vingt ou trente ans, on sera bien étonné de voir quelques écrivains français auront illustré le XXe siècle: à peu près aucun de ceux qui furent comblés de gloire de leur vivant. Marcel Aymé restera comme le romancier le plus fort, me plus aigu du milieu du siècle. Il est le seul qui aura laissé un tableau balzacien de son temps, qui l'aura saisi dans sa vérité, qui en aura fait la caricature définitive et indestructible.
(...)
"Marcel Aymé a une gaieté perpétuelle dans le style. Cette gaieté est la marque des grands écrivains, ainsi que le goût de peindre les imbéciles ou, plus généralement, la bêtise, car la bêtise d'une époque est à la fois la plus visible et la plus cachée. La majorité des hommes l'exprimant par leurs actes et leurs écrits ne la voient pas parce qu'ils la vivent. Quelques artistes, qu'elle fait souffrir, en font des portraits énormes ou bouffons. A ce point de vue, Marcel Aymé est de la descendance de Molière."
06 février 2009
Brasillach évoqué par Mauriac
Chaque 6 février notre attention se tourne naturellement vers Brasillach, fusillé au Fort de Montrouge en 1945. On pense affectueusement à François Brigneau qui a su retrouvé le ton déchirant de son agonie. La haine ne désarme toujours pas si longtemps après les faits ce qui rend d'autant plus nécessaire de toujours maintenir le souvenir de la noblesse intellectuelle de l'écrivain.
"Robert Brasillach est l'un des esprits les plus brillants de sa génération. Si le romancier, chez lui, ne se dégage encore de certaines influences, le critique et l'essayiste ont trouvé un accent très personnel, irremplaçable, qu'on peut ne pas aimer, mais qui force l'attention. Il appartient à cette élite de critiques, très peu nombreux dans le journalisme, qui atteignent à se faire lire avec passion. Il ne se perd jamais dans l'abstraction. Un livre, pour Brasillach, ne se sépare pas de l'époque qui le produit. Il le juge donc avec des parti-pris violents, mais c'est cette verve, souvent injuste, qui prête à ses articles un accent irrésistible.
Le meilleur de son oeuvre, jusqu'à présent, ce sont peut-être ses souvenirs de jeunesse. Par Brasillach, toute une génération exprime ses goûts et ses dégoûts. On lui doit sans doute les meilleures pages qui aient consacrées au cinéma entre les deux guerres, et au théâtre d'avant-garde. Chaque génération prend conscience d'elle-même en un très petit nombre d'écrivains. Pour les hommes de droite, Brasillach fut l'un d'eux.
Si la Cour estime qu'il a été, en politique, un disciple passionné, aveugle, que très jeune il a été pris dans un système d'idées, dans une logique implacable, elle attachera peut-être quelque prix à ce témoignage d'homme, d'un écrivain que Brasillach a toujours traité en ennemi et qui pense pourtant que ce serait une perte pour les lettres françaises, si ce brillant esprit s'éteignait à jamais.
p.45, "A Fresnes au temps de Brasillach", III, François Brigneau, Publications FB, 1994
22 janvier 2009
Céline et la description du monde fluvial
Suite à une conversation avec D.R., me vantant la force du style émotif célinien pour dépeindre le monde fluvial et maritime, la chute du Voyage au bout de la nuit illustre particulièrement cet aspect, tout en lyrisme retenu où perce le pessimisme d'airain de l'auteur:
"Le zinc du canal s'ouvrait juste avant le petit jour à cause des bateliers. L'écluse commence à pivoter lentement sur la fin de la nuit. Et puis c'est tout le paysage qui se ramine et se met à travailler. Les berges se séparent du fleuve tout doucement, elles se lèvent, se relèvent des deux côtés de l'eau. Le boulot émerge de l'ombre. On recommence à tout voir, tout simple, tout dur. Les treuils ici, les palissades des chantiers là-bas et loin dessus la route voici que reviennent de plus loin encore les hommes. Ils s'infiltrent dans le jour sale par petits paquets transis. Ils se mettent du jour plein la figure pour commencer en passant l'aurore. ils vont plus loin. On ne voit bien d'eux que leurs figures pâles et simples; le reste est encore à la nuit. Il faudra bien qu'ils crèvent tous un jour aussi. Comment qu'ils feront ?
Ils montent vers le pont. Après ils disparaissent peu à peu dans la plaine et il en vient toujours des autres, des hommes, des plus pâles encore, à mesure que le jour monte de partout. A quoi qu'ils pensent ?"
p.497-498, "Voyage au bout de la nuit", Céline, Livre de poche, 1956
12 janvier 2009
Mauriac et Chardonne à La Frette
"Cela se passe à table, à La Frette on le suppose, le 3 décembre 1957. Jacques Brenner rapporte l'anecdote suivante, qui me régale malgré l'abus des initiales qui finit par agacer. Chardonne demande à Mauriac quel est son point faible. Mauriac désigne sa gorge en guise de réponse. Chardonne réplique ceci qui n'est pas mal:"C'est une bénédiction du ciel, mon cher, ce que vous avez à dire ne pouvait l'être qu'à voix basse. Tout à l'heure, ne m'assuriez-pas que vous haïssiez les catholiques ?"Tout Chardonne en deux phrases, l'intelligence, l'esprit et la vacherie qui ne tarde pas."
p.70, "Les petits bals perdus", Pascal Sevran, Albin Michel, 2009



